Il y a quelque chose que j’ai mis des années à nommer clairement.
Quand je travaillais à San Francisco, j’avais du mal à m’affirmer. À poser des limites. À dire non sans me retrouver à m’expliquer pendant dix minutes. Je pensais que c’était une question de caractère – que certaines personnes étaient naturellement assertives, et moi pas.
Ce que j’ai compris plus tard, c’est que ce n’était pas un trait de personnalité. C’était le résultat d’un conditionnement précis, que j’avais intériorisé sans m’en rendre compte. Et ce conditionnement ne touche pas tout le monde de la même façon.
L’assertivité, qu’est-ce que c’est vraiment ?
L’assertivité, c’est la capacité à exprimer ses besoins, ses désaccords et ses limites de façon claire et directe – sans agressivité, et sans se dissoudre dans la passivité.
Ce n’est pas de l’arrogance. Ce n’est pas imposer son point de vue. C’est occuper sa place dans une conversation avec la même légitimité que les autres.
C’est aussi une compétence professionnelle de plus en plus centrale : dans les équipes sous pression, dans les relations avec la hiérarchie, dans la gestion des délais et des ressources. Quelqu’un qui sait dire non avec clarté protège son énergie, maintient des relations saines, et contribue plus efficacement qu’une personne qui sur-s’engage puis s’épuise.
Le double standard qui complique tout
Voilà ce que personne ne dit assez clairement : l’assertivité au travail n’est pas perçue de la même façon selon qu’on est un homme ou une femme.
Un homme qui s’affirme avec conviction, qui dit non, qui exprime un désaccord frontal : on dit qu’il a de la présence, qu’il est leader, qu’il « sait ce qu’il veut. »
Une femme qui fait exactement la même chose : elle est « difficile », « froide », « agressive. » Parfois même « émotionnelle », ce qui est paradoxal.
Ce n’est pas une opinion – c’est une réalité documentée dans de nombreuses études sur les dynamiques de genre en entreprise. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles s’affirmer coûte davantage aux femmes : le risque de jugement, de mise à l’écart, de perte de sympathie est statistiquement plus élevé.
Ce contexte ne justifie pas de ne pas travailler son assertivité. Il explique pourquoi c’est plus difficile – et il mérite d’être nommé avant de parler de solutions.
Ce que l’assertivité n’est pas
Avant de parler de méthode, il faut démolir quelques idées reçues.
L’assertivité ne consiste pas à devenir quelqu’un d’autre. Ni à adopter un style d’affirmation agressif. La plupart des femmes avec qui je travaille ont exactement cette image en tête – une sorte de brutalité qu’on leur demande de maîtriser – et c’est précisément ce qui les freine.
S’affirmer, c’est dire « non, je ne peux pas prendre ce projet, ma charge actuelle ne le permet pas » de façon posée et factuelle. C’est dire « je ne suis pas d’accord avec cette orientation, voici pourquoi » sans s’excuser de penser différemment. C’est demander ce qu’on veut, clairement, sans enrober la demande de dix précautions oratoires.
Ce n’est pas de la brutalité. C’est du respect mutuel – y compris envers soi-même.
La méthode DEAR MAN : s’affirmer avec méthode, pas avec force
C’est la méthode que j’enseigne depuis des années dans mes ateliers sur l’assertivité et la communication en entreprise. Je l’ai moi-même apprise à l’époque où je travaillais chez Google à San Francisco, quand j’avais du mal à poser mes limites, auprès d’une thérapeute comportementale et cognitive.
DEAR MAN est un acronyme issu de la thérapie comportementale dialectique. Voici comment l’appliquer dans un contexte professionnel.
D – Describe (Décrire) : décris la situation de façon factuelle, sans jugement ni interprétation.
« Sur les deux derniers mois, j’ai reçu plusieurs demandes urgentes en dehors de mes horaires de travail. »
E – Express (Exprimer) : exprime ce que tu observes ou ressens, en « je ».
« Je me sens dépassée et j’ai du mal à maintenir la qualité de mon travail dans ces conditions. »
A – Ask (Demander) : formule ta demande clairement.
« J’aimerais qu’on s’accorde sur un protocole pour les demandes urgentes. »
R – Reinforce (Renforcer) : explique ce que ça apporte aux deux parties.
« Cela m’aidera à être plus disponible et efficace sur les sujets vraiment prioritaires. »
M – Mindful (Rester concentrée) : ne te laisse pas déstabiliser par les contre-arguments, les silences ou les diversions. Reste sur ta ligne.
A – Appear confident (Paraître confiante) : ton posé, posture ancrée, regard direct. Pas de « je suis désolée de demander ça… »
N – Negotiate (Négocier) : sois prête à trouver un terrain d’entente – sans pour autant renoncer à l’essentiel.
Cette méthode fonctionne parce qu’elle découple la demande de l’émotion. Elle donne une structure à des moments où le stress tend à nous faire soit trop molles, soit trop brusques.
3 situations pour exercer concrètement son assertivité au travail
Dire non à une surcharge. Plutôt que « je ne peux pas » (passif) ou un refus sec, essaie : « Ma charge actuelle est déjà complète. Je peux prendre ce sujet si on déprioritise X – quelle est la priorité entre les deux ? » Tu maintiens ta limite tout en proposant une solution.
Exprimer un désaccord en réunion. « Je ne suis pas complètement alignée sur ce point » suffit à ouvrir une conversation – à condition de l’accompagner d’un argument concret. Pas besoin de s’excuser avant de penser différemment.
Poser une limite avec un manager. C’est souvent la situation la plus chargée émotionnellement. DEAR MAN aide ici à rester factuelle, à ne pas sur-justifier, et à tenir sa position quand la conversation tente de dériver.
Et si le vrai travail était en amont ?
Ces techniques sont utiles. Mais elles ne fonctionnent vraiment que si on a fait un travail en amont sur ce qui bloque l’assertivité : la croyance qu’une femme qui s’affirme est « mal perçue », la peur du conflit, la tendance à vouloir être appréciée de tout le monde.
Ce n’est pas de la psychologie de comptoir. C’est reconnaître que l’assertivité ne se développe pas seulement en apprenant des formules. Elle demande aussi de travailler sur sa représentation de ce qu’il est « acceptable » pour une femme de faire en entreprise.
C’est le travail que je fais avec les femmes que j’accompagne en coaching individuel, comme dans mes ateliers en entreprise. Et si tu veux comprendre ce qui entretient ce frein en profondeur, l’article sur se sentir légitime au travail est un bon complément à celui-ci.
FAQ –
Qu’est-ce que l’assertivité au travail ?
L’assertivité est la capacité à exprimer ses besoins, désaccords et limites de façon claire et directe, sans agressivité ni passivité. En milieu professionnel, elle permet de protéger son énergie, de maintenir des relations saines et de contribuer efficacement sans s’effacer.
Pourquoi les femmes ont-elles plus de difficultés à s’affirmer au travail ?
L’assertivité est soumise à un double standard de genre : un homme assertif est perçu comme un leader, une femme assertive est souvent perçue comme agressive ou difficile. Ce biais, renforcé par une socialisation qui apprend aux filles à être discrètes, rend le coût social de l’assertivité plus élevé pour les femmes.
Comment développer son assertivité au travail en tant que femme ?
La méthode DEAR MAN (Describe, Express, Ask, Reinforce, Mindful, Appear confident, Negotiate) est un outil concret pour formuler des demandes ou poser des limites de façon posée et factuelle. En parallèle, un travail sur les croyances limitantes liées au genre permet de lever les freins en amont.
Quelle est la différence entre assertivité et agressivité ?
L’assertivité vise à exprimer ses besoins en respectant ceux des autres. L’agressivité cherche à s’imposer au détriment de l’interlocuteur. S’affirmer et poser des limites ne constitue pas de l’agressivité – même si ce comportement est parfois étiqueté ainsi pour les femmes.
Comment dire non au travail sans culpabiliser ?
Dire non efficacement passe par une formulation factuelle et orientée solution : identifier ce qu’on ne peut pas absorber, expliquer en lien avec les priorités, proposer une alternative si pertinent. L’objectif n’est ni de se justifier longuement, ni de s’excuser – mais d’être claire.